Faire de la DPEF un allié de la transition écologique, et non un exercice de communication

Introduction

La loi impose depuis 2017 aux entreprises au-delà d’une certaine taille de joindre à leur rapport de gestion annuel une DPEF.

Sur le principe, il s’agit d’une bonne idée : les performances d’une entreprise ne peuvent plus se mesurer à l’aune de leurs seuls résultats financiers. Il faut également tenir compte de ses impacts, sur les plans social, sociétal et environnemental.

Dans la pratique, cette obligation constitue trop souvent une opportunité de se présenter comme une entreprise « responsable » à moindres frais. La lecture des DPEF des entreprises les plus « brunes » est à cet égard très édifiante.

Cela pose de nombreux problèmes :

  • La DPEF est le principal document utilisé par les analystes extra-financiers pour évaluer les impacts extra-financiers des entreprises. Celle-ci est donc l’élément principal pour décider de l’intégration ou non d’une entreprise dans un fonds ISR. Nous avons déjà vu que de nombreuses entreprises brunes figurent dans ces fonds. En soi, ce n’est pas forcément une anomalie si ces entreprises démontrent leur détermination à réduire leur empreinte. Dans la pratique, l’absence de chiffrage sérieux et standardisé empêche d’avoir une vision précise des efforts réalisés ;
  • Les DPEF sont souvent des argumentaires marketing pour améliorer l’image des entreprises. Ce n’est pas un hasard si dans beaucoup d’entre elles, la RSE dépend encore de la direction de la communication ;
  • La DPEF doit comprendre des informations sur les trois axes du développement durable : le social, le sociétal et l’environnement. La pondération de ces 3 axes n’est pas toujours à l’avantage de l’environnement.

Dans un premier chapitre, nous allons rappeler ce que la loi impose en matière de déclaration extra-financière. Puis nous évoquerons la vision « angélique » de la RSE. Dans un troisième temps, nous soulignerons les problèmes de mesure des PEF, l’absence de standardisation, d’historiques suffisants dans les DPEF, etc… 

Dans le quatrième chapitre, nous montrerons au travers d’exemples l’incompatibilité de fait qui existe entre l’impératif de rentabilité et l’amélioration des PEF, en particulier pour les entreprises brunes, au moins à court terme. Enfin, dans le dernier chapitre, nous nous demandons comment faire d’une bonne idée (l’obligation des DPEF pour certaines entreprises) un véritable levier en faveur de la transition écologique. Nous verrons que cela passera notamment par un chiffrage total et standardisé des PEF, avec sanctions possibles si certains objectifs ne sont pas respectés, et par un élargissement du scope.

 

La DPEF : ce que la loi impose

Depuis 2017, conformément aux articles L225-102-1 et R225-104 à R225-105-2 du Code du Commerce, les entreprises doivent publier une DPEF dès qu’elles dépassent une certaine taille : elles doivent « communiquer sur les implications sociales, environnementales, sociétales de [leurs] activités ainsi que sur [leur] mode de gouvernance ».

La DPEF, lorsqu’elle est obligatoire, doit être revue par un OTI.

La DPEF doit présenter, « pour les risques sociaux, environnementaux et sociétaux les plus pertinents (principe de matérialité) :

  • Une description des principaux risques liés à l’activité de la société.
  • Une description des politiques appliquées par la société incluant, le cas échéant, les procédures de diligence raisonnable mises en œuvre pour prévenir, identifier et atténuer la survenance de ces risques.
  • Les résultats de ces politiques, incluant des indicateurs clés de performance (KPI) ».

Les risques concernent les externalités négatives (pollution), mais aussi ceux associés au changement climatique, ou à l’approvisionnement en matières premières.

Les entreprises peuvent s’inspirer de différents référentiels pour élaborer leur DPEF, dont ceux de la Taskforce on Climate-related Financial disclosures (TCFD), les standards SASB ou ceux du CDSB.

Ces référentiels proposent notamment la construction d’indicateurs pour :

  • Les émissions de GES (scopes 1, 2 et 3) ;
  • La quantité de déchets produits ;
  • La consommation d’eau ;
  • Etc…

Selon le Ministère de la transition écologique et solidaire, la DFEP doit être conçue comme « un outil de pilotage de la stratégie de l’entreprise », mais aussi de promotion et de transparence vis-à-vis des parties prenantes.

Toujours selon le Ministère, les entreprises concernées par ces obligations sont d’environ 3800. Or il y a, selon l’INSEE, plus de 3,8 mns d’entreprises en France. Certes, une très grande partie d’entre elles sont des microentreprises, mais cela ne les empêche pas d’employer 18 % de la population salariée et d’avoir des impacts environnementaux, sociaux et sociétaux.

Par nature, certaines activités sont polluantes, et il est très difficile, voire impossible de les décarboner rapidement et significativement. C’est le cas du transport aérien. Il est du coup intéressant de voir comment une entreprise comme Air France-KLM déclare ses performances extra-financières. Sa DPEF est, comme beaucoup d’autres, semée de déclarations lénifiantes mais qui n’engagent guère la compagnie, telles que : « le groupe Air France – KLM ambitionne de devenir un champion européen du transport aérien, tout en assumant son rôle de pionnier de l’aviation durable ». Beaucoup d’impacts sont décrits de manière qualitative (c’est-à-dire non mesurable, c’est-à-dire inutile). Dans la matrice de matérialité, il est intéressant de noter que tant pour les parties prenantes que pour l’entreprise, les performances financières sont très importantes, ce qui en soi n’a rien d’anormal. Ce qui l’est davantage (pour une entreprise très polluante), c’est que les questions environnementales n’y apparaissent qu’au travers de 2 points : les GES (importance haute) et le programme de compensation (importance faible).

Il y a dans le rapport une phrase assez étonnante : « Dans un contexte où l’aviation commerciale, contrairement à d’autres modes de transport, n’a, à ce jour, pas d’alternative à l’utilisation de carburants et où aucune technologie de rupture n’est envisageable à court terme, Air France – KLM est déterminé à accélérer son engagement dans la transition environnementale au bénéfice de l’ensemble de ses parties prenantes ». Autrement dit, Air France-KLM va accélérer la transition, bien que la compagnie n’ait pas les moyens de le faire. Comprenne qui pourra…

S’agissant des émissions de GES, le scope 1 est évidemment, et de très loin, le poste le plus important. L’entreprise parle beaucoup des « carburants alternatifs durables », mais les chiffres montrent qu’ils ne représentent qu’une partie insignifiante de la consommation de carburant.

Elle communique aussi beaucoup sur la compensation. Mais celle-ci est essentiellement obligatoire (EU-ETS), et marginalement volontaire (quand elle est volontaire, elle consiste essentiellement à replanter des arbres – compte tenu du nombre d’entreprises qui pratiquent la compensation, on se demande vraiment pourquoi la terre n’est pas encore totalement recouverte de forêts ! – et de surcroît les clients participent à cette compensation volontaire).

En d’autres termes, la loi impose pour certaines entreprises la publication annuelle d’une DPEF. Mais on peut, dans cette déclaration, mettre en parallèle de belles ambitions et des chiffres qui les contredisent sans que cela ne perturbe l’OTI chargée du contrôle.

La vision angélique de la RSE

L’attention des entreprises aux problématiques RSE semble en forte augmentation depuis le début de la pandémie : A l’occasion de la présentation des résultats, les entreprises font de plus en plus référence à leur RS (graphique 1).

Graphique 1 : Mention de la RSE à l’occasion de la présentation des résultats des entreprises

Source : PIMCO (pour 10000 entreprises globales)

Les entreprises auraient donc pris conscience, avec la crise pandémique, de la nécessité d’intégrer la RSE dans la stratégie de l’entreprise. Deux visions sont possibles :

  • Les entreprises pensent que de bonnes performances sociales, sociétales et environnementales améliorent les performances financières, ces dernières restant l’objectif prioritaire, sinon unique. Ce courant de pensée serait une version un peu revisitée de la position de Milton Friedman, qui estime que « la responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits »;
  • Les entreprises estiment que le profit n’est plus le seul indicateur de leurs performances, qu’il faut aussi tenir compte de leurs performances sociales, sociétales et environnementales.

L’investisseur continue de privilégier la performance financière, même lorsqu’il investit dans des fonds ISR. Il est donc plus proche du cas n°1.

La vision angélique de la RSE est essentiellement liée au cas n° 1 : plus l’entreprise essaie d’optimiser ses PEF, plus elle optimisera ses performances financières.

Les faits, en apparence, semble donner raison à cette vision angélique. Selon une étude de France Stratégie, « on observe un écart de performance économique d’environ 13 % en moyenne entre les entreprises qui mettent en place des pratiques RSE et celles qui ne le font pas ». Mais les auteurs de cette étude d’ajouter : « Cet écart de performance moyenne, qui traduit une corrélation robuste, peut-être dû à un effet direct de la mise en place des pratiques RSE, ou au contraire à l’appétence pour la RSE des entreprises en bonne santé ».

Un article d’HEC Society & Organizations aboutissait à des conclusions analogues : 92 % des entreprises ayant une politique RSE voyait leur profitabilité augmenter grâce à cette stratégie, de manière significative pour 31 % d’entre elles.

D’autres études montrent que la RSE augmente le prix des actions des entreprises, tant sur le court que sur le long terme.

La RSE cherche notamment à améliorer le bien-être au travail des salariés, par différentes mesures ou innovations organisationnelles, en valorisant le capital humain, en développant, dans certaines entreprises, des dispositifs managériaux collaboratifs. La RSE contribue à améliorer le climat social. Les salariés d’une entreprise qui pratique une politique RSE efficace sont en général plus motivés, et donc plus productifs.

La RSE suppose un dialogue avec toutes les parties prenantes, notamment les fournisseurs et les clients. Une prise en compte très sérieuse des préoccupations de ces derniers accroît leur fidélité et leur propension à acheter les produits de l’entreprise.

Sur le plan environnemental, la politique RSE conduit souvent à une réduction des coûts, en évitant les gaspillages, en gardant plus longtemps les machines, en optimisant les processus de production pour réduire les inputs nécessaires. Certains déchets d’une entreprise peuvent devenir des inputs pour d’autres entreprises. Les entreprises utilisant le numérique vont essayer d’en faire un usage responsable, notamment en conservant beaucoup plus longtemps les différents terminaux (ordinateurs, smartphones, etc…), ou leurs serveurs, voire en utilisant un cloud écoresponsable…

Une politique RSE bien pensée peut aussi être un facteur de différenciation, qui permet de prendre un avantage sur la concurrence (beaucoup d’entreprises de la fast fashion proposent désormais des lignes « écoresponsables », se montrent (disent-elles) plus rigoureuses dans le choix de leurs inputs, voire proposent des ateliers de réparation de leurs vêtements. Il a suffi qu’une entreprise de ce secteur adopte cette stratégie pour que beaucoup d’autres la suivent).

Du point de vue de la gouvernance, une politique RSE bien dessinée doit en principe améliorer la conformité avec la régulation ou la loi, partant réduire le nombre de contentieux ou d’infractions, et donc les coûts des procédures juridiques.

Bref, en motivant les salariés, en fidélisant les clients et en optimisant les processus de production pour en réduire les coûts (pour ne prendre que quelques exemples), les entreprises pratiquant une politique RSE augmentent leurs profits.

Les principaux bémols à cette vision angélique de la RSE sont les suivants :

  • Comme indiqué plus haut, il subsiste une ambiguïté sur la relation de cause à effet : est-ce que la RSE améliore les performances financières, ou est-ce que la RSE est l’apanage des sociétés en bonne santé ? ;
  • L’étude de France Stratégie montre que toutes les dimensions de la RSE jouent positivement sur le profit, mais que le rôle de la dimension sociale est très nettement dominant (largement devant ceux des dimensions sociétale et environnementale). L’amélioration des performances serait donc en grande partie liée à l’organisation et à la motivation des salariés ;
  • La politique RSE est parfois une contrainte imposée par les ONG ou d’autres groupes de pression, et se limite dans certains cas « à peindre la façade en vert » : il n’y a pas de véritable ambition derrière cette politique, à part communiquer à moindre frais sur des engagements difficilement vérifiables. Ou, pour reprendre l’exemple d’Air France, évoquer longuement les carburants alternatifs et ne les utiliser que de manière marginale.

La mesure très perfectible des performances extra-financières des entreprises.

Quand on mesure les performances financières d’une entreprise, tout est chiffré, codé, standardisé. Les metrics utilisés sont comparables à ceux d’une autre entreprise (un ebitda, c’est un ebitda : ce sera toujours le revenu avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement, quelle que soit l’entreprise). Certaines entreprises essaient de tricher, ou simplement d’être à la limite de ce qui est autorisé (en grossissant par exemple les provisions ou en « réalisant » les profits dans les juridictions les plus « accueillantes »), mais cela se voit relativement vite : il y a en interne (contrôle de gestion, audit, etc…) et en externe de nombreux dispositifs destinés à limiter les comportements malhonnêtes ou discutables. Enfin, le risque réputationnel associé à la fraude, ou même au comportement « borderline » peut être assez important et peser lourdement, s’il se réalise, sur les résultats futurs des entreprises.

La DPEF est un mix d’informations qualitatives et quantitatives. En principe, elle doit prendre en considération les préoccupations des parties prenantes. La matrice de matérialité constitue une visualisation de cette prise en compte. Celle-ci est supposée illustrer les préoccupations croisées de l’entreprise et des parties prenantes. Elle distingue les différents enjeux, notamment sociaux, sociétaux, environnementaux et de gouvernance.

Mais cette matrice de matérialité soulève de nombreuses questions. Prenons l’exemple de celle de PSA (devenue Stellantis depuis l’année dernière), publiée dans la DPEF 2019.

Cette matrice croise donc les attentes des parties prenantes et les enjeux pour l’entreprise (graphique 3). La première question qui vient immédiatement à l’esprit est : quelles sont les parties prenantes. A priori, la réponse est dans le texte : « ses salariés, ses clients, ses actionnaires et investisseurs, ses fournisseurs, les institutions et associations sectorielles, les ONG et les collectivités territoriales », mais surtout dans le rapport RSE, qui propose un mapping des parties prenantes (graphique 2).

Dans le paragraphe 9.2 de son rapport RSE 2020, PSA détaille le type de dialogues qu’elle entretient avec les parties prenantes. Mais le fait de connaître les parties prenantes et le dialogue qui les lie avec PSA ne permet pas de mieux comprendre la matrice de matérialité (ceci est vrai pour toutes les entreprises qui dessinent une telle matrice). Comment les attentes des différentes parties prenantes sont pondérées (les attentes des fournisseurs, ou des actionnaires, ne sont sûrement pas les mêmes que celles des ONG, voire des clients) ? Il faudrait dans l’idéal dessiner une matrice pour chaque partie prenante, mais cela n’aurait d’un point de vue pratique guère de sens. Ou, au minimum, indiquer comment le profil de la partie prenante « moyenne » et qui apparaît dans la matrice de matérialité est obtenu.

Graphique 2 : mapping des parties prenantes, PSA

Source : Rapport RSE PSA 2020

Graphique 3 : matrice de matérialité PSA

Source : DPEF 2019, PSA

 

Autre aspect un peu surprenant : bien que dans la matrice de matérialité les émissions de CO2 des véhicules apparaissent comme le point le plus important, et que (logiquement) le scope 3 dépasse de très loin les scopes 1 et 2 (96 % si l’on considère l’amont et l’aval), qu’il n’est plus nécessaire de rappeler le rôle de la circulation automobile dans le réchauffement climatique, PSA ne consacre qu’un petit paragraphe à ce sujet (Suivi de l’empreinte carbone d’un véhicule, page 60).

Troisième point surprenant : les enjeux relatifs au changement climatique dans le tableau de matérialité ne sont qu’au nombre de 3. Un seul (émissions de GES des véhicules) figure dans les enjeux stratégiques. Il y a bien 3 points relatifs à une utilisation responsable des ressources naturelles, mais un seul est jugé important (aucun n’est stratégique).

Quatrième point : il n’y a pas d’historique – au mieux mais très rarement on dispose des données de l’année précédente. Il n’est donc pas possible de se faire une véritable idée des progrès réalisés par l’entreprise en matière de PEF. Il n’est pas possible non plus de comparer les performances de PSA avec celles de ses concurrents.

Dans les domaines autres qu’environnementaux, PSA fait comme beaucoup d’autres entreprises : elle énonce beaucoup de bonnes intentions, comme « le 6e accord pour l’emploi et l’intégration de personnes en situation de handicap […], confirmant la volonté forte du Groupe […] d’accentuer la dynamique engagée. Cet accord se déploie autour de quatre axes :

  • Changer notre regard sur le handicap ;
  • Favoriser la reconnaissance du statut de travailleur handicapé ;
  • Agir pour l’intégration et le maintien dans l’emploi des salariés en situation de handicap ;
  • Mobiliser tous les acteurs pour un pilotage coordonné. »

Pas de chiffrage et pas de KPI…

La DPEF de PSA est très loin d’être la seule à manquer de chiffrage ou d’objectifs. Le problème, lorsque la DPEF ressemble davantage à une profession de foi qu’à un bilan objectif, est qu’il est difficile de sanctionner l’entreprise pour tricherie ou mauvaise foi.

Au niveau microéconomique, rentabilité ou RSE : that is the question

Nous avons vu plus haut que les performances financières et extra-financières étaient positivement corrélées, mais que cette corrélation était trompeuse : d’une part, les entreprises intégrant une vraie RSE dans leur stratégie sont souvent en bonne santé. D’autre part, la RSE est très largement dominée par la dimension sociale.

Certaines entreprises sont nées à partir d’un business model vert, et n’ont jamais eu à arbitrer entre profitabilité et empreintes sociétales et environnementales. Au contraire, plus ces dernières s’améliorent, plus elles deviennent profitables. C’est le cas de Neutral-IT, qui commercialise des datacenters écoresponsables (des chaudières numériques) et des services informatiques adossés sur ces chaudières. Ces dernières sont installées dans les chaufferies de bâtiments-hôtes : leur chaleur fatale est utilisée pour chauffer l’eau de ces bâtiments. Plus Neutral-IT vend des chaudières, plus elle contribue à la décarbonation des bâtiments. Plus il y a de clients pour les services informatiques proposés par Neutral-IT, plus le numérique devient responsable. Autrement dit, il y a par essence un lien direct entre la profitabilité de Neutral-IT et son impact positif sur l’environnement.

Mais la majorité des entreprises sont issues de l’économie brune. Elles sont à l’origine de nombreuses externalités (pollutions diverses, impacts sociétaux négatifs, etc…).

Les entreprises sidérurgiques « classiques » (filière fonte) sont de grosses émettrices de CO2. Elles peuvent se transformer en aciéries électriques, beaucoup moins polluantes, mais ne peuvent alors plus produire des aciers de même qualité (cela n’empêche pas la filière électrique de se développer rapidement. Cette filière présente entre autres intérêts d’utiliser des aciers de récupération, alors que la filière classique utilise du minerai de fer). L’industrie sidérurgique est responsable de 7 % des émissions de gaz à effet de serre anthropiques et de 31 % des émissions industrielles. A noter que cette industrie, qui essaie de se décarboner, estime que le marché carbone constitue… un frein à la décarbonation, quand le prix des quotas est trop élevé (ce qui est selon elle le cas aujourd’hui), et une incitation à l’importation d’acier de pays peu respectueux de l’environnement. Autrement dit, les politiques publiques mises en place pour décarboner l’économie ralentiraient la décarbonation…

Il y a un aspect intéressant dans cet argument : la concurrence des importations brunes. Il nous paraît en effet essentiel que les règles de l’OMC soient revues en profondeur en tenant compte des dimensions RSE en général, environnementales en particulier : un pays ou une région qui subit des coûts liés à la décarbonation doit pouvoir être en mesure de se protéger des importations de produits bruns. Il est, d’une certaine manière, plus légitime de se protéger contre le dumping environnemental que contre le dumping social (le droit de polluer ne doit jamais être considéré comme un avantage comparatif !).

La plus grosse partie de l’économie mondiale est brune. Si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas de réchauffement climatique. Si l’on veut atteindre les objectifs des accords de Paris, il faut que les entreprises avancent à marche forcée vers la décarbonation. Mais par définition, une telle initiative pèserait sur leurs profits. Si Air France-KLM évoquée plus haut n’utilisait que des carburants d’aviation durables (SAF), ses coûts d’exploitation exploseraient à court terme : les SAF, issus de la biomasse et qui émettent près de 80 % moins de CO2 que le kérosène, coûtent plus de 3 fois plus cher. De toute façon, ils ne sont pas disponibles en quantité suffisante.

A ce jour, ils ne représentent que 0,1 % de la consommation de carburant par l’aviation mondiale.

A ce stade, une autre remarque importante s’impose : les constructeurs aéronautiques annoncent vouloir accélérer leur « transition » vers le SAF, non pas parce qu’ils sont soudain conscients des risques climatiques, mais parce que les règlementations se resserrent dans plusieurs pays. La régulation reste un des outils les plus efficaces en faveur de la transition.

La transition écologique peut être payée par les entreprises nationales, les entreprises étrangères, l’Etat et les consommateurs. Il y a selon nous un risque important à faire payer ces derniers. L’expérience des gilets jaunes en France montre les limites du transfert des coûts de la transition écologique vers les ménages. Cela n’empêche toutefois pas l’Etat et toutes les institutions compétentes (ADEME, etc…) de faire la pédagogie de la transition (les Français se disent de plus en plus concernés par les risques environnementaux, mais les ventes de SUV progressent fortement, de même que les visionnages de vidéos en streaming (sur smartphones ou d’autres terminaux) explosent…) De simples changements de comportements sans impact sur la qualité de vie pourraient déjà réduire de manière conséquente l’impact environnemental de la consommation. Il ne faut pas mettre en danger les entreprises nationales qui font de vrais efforts pour réduire leur empreinte. Il faut en revanche lutter contre le dumping écologique. Et le budget de l’Etat doit forcément éponger une partie du coût de la transition.

Comment faire de la DPEF un véritable outil de transition écologique ?

Cela passera par plusieurs étapes :

  • Une standardisation des DPEF

Les performances extra-financières des entreprises doivent pouvoir être comparées au moins au sein d’un même secteur. Comme on l’a vu plus haut, l’entreprise peut s’inspirer de différents référentiels pour faire sa DPEF. Mais il faudrait que le régulateur impose, dans les différents domaines, des metrics précis. Des affirmations du type « de gros efforts sont faits dans le sens de l’inclusion » sans aucune validation statistique n’ont aucun intérêt, et ne devraient plus être acceptées par les OTI.

  • Il faut quantifier, fournir des historiques, voire comparer les performances chiffrées à des benchmarks sectoriels

Les exemples de cet article montrent que même pour les metrics les plus standards, (émissions de GES par exemple), les historiques sont quasi-inexistants, et il n’y a aucun point de comparaison (comment se positionne Air France-KLM par rapport à la concurrence ? Tout ce que nous dit l’entreprise, c’est, comme on l’a vu plus haut, qu’elle veut jouer un rôle de pionnier du développement durable. Cela ne veut rien dire). Le régulateur doit imposer une quantification de tous les éléments, en particulier dans le domaine environnemental. L’entreprise doit fournir un historique permettant d’apprécier ses performances dans le temps.

  • Il faut élargir le scope du DPEF, quitte à imaginer un document spécifique pour les entreprises (PME et une partie des ETI) sous le scope

Au minimum, il faut encourager les PME à intégrer la RSE dans leur plan stratégique. Il n’y a rien d’utopique dans cette recommandation : c’est ce que fait le gouvernement allemand depuis 12 ans. De nombreuses PME françaises ont déjà intégré la RSE dans leur stratégie. Beaucoup ont des labels qui témoignent de leurs efforts en matières social, sociétal et environnemental. Cela pourrait être formalisé par une DPEF simplifiée : une très petite entreprise ne peut évidemment pas s’offrir une direction RSE, voire consacrer un temps plein à cette activité.

  • Les appels d’offre publics devraient toujours comporter des exigences suffisamment contraignantes en matière de RSE. Ces exigences devraient être formalisées.
  • Les pouvoirs publics devraient prendre à leur charge une partie des coûts de la transition pour les entreprises profondément brunes

On ne peut pas demander à un sidérurgiste de ne plus émettre de carbone du jour au lendemain. Bien d’autres secteurs devront disposer de temps pour opérer leur transition. L’Etat doit aider ces entreprises dans leur transition écologique. Cela doit passer notamment, pour celles soumises à la concurrence étrangère, par des taxes écologiques sur les importations brunes. Bien sûr, à court terme, cela peut se traduire par une hausse des prix. Mais si les entreprises françaises jouent le jeu – profitent de cette protection pour à la fois renforcer leur compétitivité et accélérer leur transition, et non pour reconstituer leurs marges – alors sur le long terme tout le monde – consommateurs et entreprises – sera gagnant.

  • Le numérique peut être un allié précieux de la RSE

A la condition qu’il soit responsable, le numérique peut être un allié précieux de la RSE, en optimisant les processus de production, en réduisant le gaspillage et les externalités négatives. Un numérique responsable signifie principalement :

  • Une utilisation raisonnée des ressources ;
  • Garder le plus longtemps possible le matériel informatique, le réparer quand c’est possible, le recycler dans le cas contraire ;
  • En cas d’utilisation du cloud, privilégier les datacenters écoresponsables ;
  • Les algorithmes doivent être conçus de sorte à utiliser le moins de ressources possibles.

Le numérique a un impact environnemental très important : il est par exemple responsable de 4 % des émissions de GES. C’est la raison pour laquelle tous les DPEF devraient indiquer leur stratégie pour l’adoption d’un numérique responsable.

CONCLUSION

Trop souvent, les DPEF constituent un exercice de communication. Et c’est la loi qui contraint les entreprises à cet exercice, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes.

La loi doit changer, et exiger un minimum de « matérialité » dans cette déclaration, c’est-à-dire la quantification des performances, pour qu’elles puissent être comparées à celles du secteur de l’entreprise et à des objectifs (des KPI devraient systématiquement être définis, et leur non-respect devrait pouvoir être sanctionné, sauf circonstances exceptionnelles).

La transition écologique ne doit pas peser sur la compétitivité des entreprises. SI les entreprises françaises sont contraintes par la loi d’accélérer leur décarbonation, elles doivent alors être protégées des importations brunes par des taxes ou droits de douane écologiques. Dans l’idéal, il faudrait que l’OMC prenne en compte les domaines de la RSE – en particulier l’environnement – pour juger du caractère loyal ou non de la concurrence de certains pays. Il y a déjà eu au sein de cette institution un débat vif sur le dumping social, le social étant aussi un domaine de la RSE.

Par René DEFOSSEZ

Responsable développement commercial chez Neutral-IT